Sphères Magazine « Les Traileurs » : la revue qui dissèque la tribu
Il y a des numéros qu'on garde, qu'on relit, qu'on referme avec l'impression d'avoir compris quelque chose de neuf sur un milieu qu'on croyait connaître. Le dernier-né de Sphères Magazine, consacré aux traileurs, fait partie de ceux-là. 144 pages denses, photographies léchées, reportages au long cours : voici pourquoi ce numéro mérite votre étagère — et les 20 € qu'il coûte.
À acheter ici : La page du numéro sur spheresmagazine.com — ou directement dans la boutique du magazine.
Sphères, l'éditorial qui prend son temps
Avant de parler du numéro, deux mots sur le titre. Sphères est un trimestriel papier français, 144 pages par numéro, 20 € pièce, qui défend une ligne éditoriale précise : « Petites communautés, grandes histoires ». Chaque parution disséque une tribu — Les Pèlerins, Les Boxeurs, Les Cyclistes, Les Nageurs, Les Humoristes — par le biais du reportage long format et de la photographie d'auteur. Pas de fast-news, pas de classements de chronos, pas de pubs de gels énergétiques. Juste du journalisme qui prend son temps.
Cette posture est rare dans le paysage running français, où l'offre éditoriale oscille entre magazines de course (calendriers, conseils, tests) et publications de fans (compte-rendus de courses, gear porn). Sphères se place à un autre étage : celui du regard sociologique.
L'angle du numéro : ce que le trail est devenu
Le sommaire l'annonce dès l'éditorial : ce numéro ne célèbre pas la performance, il interroge la mutation. En cinquante ans, le trail est passé d'un mouvement contre-culturel marginal — quelques hippies californiens qui couraient en montagne dans les seventies — à un sport de masse dominé par des urbains aisés qui claquent plus de 1 000 € par an dans leur équipement. Sphères pose la question frontale : qui sont ces gens, et qu'est-ce qu'ils cherchent vraiment ?
L'enquête s'organise autour de cinq grands sujets, chacun construit avec des protagonistes incarnés.
« Mec plus ultra » : Blanchard × Coulon, le dialogue de fond
Le morceau de bravoure du numéro, c'est cet entretien croisé entre Mathieu Blanchard et Cécile Coulon. Le premier, 38 ans, est l'un des traileurs les plus médiatiques de la décennie, deuxième de l'UTMB 2022 derrière Kilian Jornet. La seconde, 35 ans, est romancière (prix Apollinaire 2022) et ultra-marathonienne accomplie.
Le format est intelligent : deux figures qui pratiquent l'endurance pour des raisons différentes — l'un pour la performance, l'autre pour l'écriture qui en découle — confrontent leurs visions sur la solitude, la place de la douleur dans la société, et la fonction narrative de l'effort extrême. Blanchard est connu pour son humour potache : on le retrouve dans ses observations désopilantes sur l'anatomie des coureurs de fond (notamment la fameuse « platitude des fesses » qu'il a remise sur la table dans ses dernières interviews). Coulon apporte la profondeur littéraire et un regard critique sur la mise en récit du trail.
C'est, à mon sens, la conversation la plus intéressante publiée sur le sujet depuis longtemps. À lire deux fois.
« Clique à clics » : la nouvelle économie des créateurs
Sphères ne passe pas à côté du tournant majeur des trois dernières années : l'arrivée des créateurs de contenu qui transforment le trail en spectacle Instagram et TikTok. Le numéro consacre un long article à Clemquicourt, collectif suivi par plus de 500 000 abonnés, qui mélange courses, défis et autodérision dans des formats courts pensés pour les algorithmes.
L'enquête ne tombe ni dans la complaisance ni dans le procès. Elle décrit la tension réelle entre :
- les anciens pratiquants qui voient dans le trail une démarche introspective ;
- les nouveaux entrants qui en font un terrain de jeu, un divertissement, un produit éditorial.
Question implicite : un sport survit-il à sa propre viralité ? La réponse n'est pas tranchée, et c'est tant mieux.
« Suréquipés » : la série photo qui pique
C'est probablement la partie la plus drôle — et la plus dérangeante — du numéro. Sphères a missionné un photographe pour documenter, dans les parcs parisiens, ces traileurs urbains suréquipés qui font leurs sorties dominicales avec :
- une veste à 250 € (alors qu'il fait 22 °C),
- des bâtons en carbone (sur un sentier plat),
- une montre GPS à 800 €,
- un gilet d'hydratation 5 litres (pour un footing d'une heure),
- des chaussures à plaque carbone (sur du bitume).
Le propos n'est pas moqueur, mais documentaire : ces images racontent, avec une grande économie de moyens, la financiarisation d'un loisir d'origine ascétique. Une bonne dizaine de pages où la photographie fait tout le travail.
Blandine L'Hirondel, femme de tête
Le portrait long du numéro est consacré à Blandine L'Hirondel, double championne du monde de trail (2019, 2022) et gynécologue. La double casquette n'est pas un détail : elle utilise sa pratique d'élite pour faire avancer la médecine du sport au féminin, un champ historiquement délaissé par la recherche.
L'article aborde :
- la gestion des cycles menstruels chez les athlètes d'endurance ;
- la carence en fer, plus fréquente chez les coureuses ;
- la prévention des fractures de fatigue liées au déficit énergétique relatif (RED-S) ;
- le quotidien d'une médecin-athlète qui passe ses gardes après une sortie de 30 km.
C'est, là encore, du journalisme de fond. Et ça remet utilement l'église au milieu du village : le trail féminin n'est pas un trail masculin avec moins de testostérone, c'est une discipline qui mérite ses propres protocoles.
« La guerre des mondes » : Trail du Ventoux vs UTMB Group
Le dernier gros morceau est probablement le plus politique du numéro. Sphères met en parallèle deux modèles antagonistes :
| Trail du Ventoux | UTMB Group |
|---|---|
| Course artisanale, racines locales | Multinationale du trail, cotée |
| Bénévoles, esprit village | Format World Series, sponsors globaux |
| Budget de quelques milliers d'€ | Chiffre d'affaires de plusieurs millions |
| Identité géographique forte | Marque déterritorialisée |
L'article ne diabolise pas l'UTMB Group et ne sanctifie pas l'artisanat. Il documente ce que le rachat / la consolidation fait perdre et gagner au trail mondial. À l'heure où les places en course se réservent six mois à l'avance via des algorithmes de points, la question mérite d'être posée. Et elle est posée correctement.
Pourquoi ça mérite ses 20 €
Honnêtement ? Parce qu'on ne trouve nulle part ailleurs ce niveau d'analyse sur le trail en français. Les magazines spécialisés (Esprit Trail, Wider Magazine) font très bien le job sur le sport, le matos et les courses. Sphères, lui, fait le job sur ce que le trail dit de nous.
Ce qu'on aime :
- ✓ La densité éditoriale (144 pages sans pub envahissante)
- ✓ La photographie d'auteur, vraiment travaillée
- ✓ Le mélange des registres (interview de fond, série photo, enquête éco, portrait)
- ✓ Le refus du chauvinisme communautaire (le trail français est interrogé, pas célébré)
- ✓ Le format collector (papier épais, mise en page soignée, à garder)
Ce qu'on aime moins :
- ✗ L'absence de cartographie internationale plus poussée (où en est le trail aux États-Unis, au Japon, au Maroc ?)
- ✗ Une légère sur-représentation parisienne, classique chez Sphères
Pour qui s'intéresse au trail au-delà du chrono — ses dérives, ses promesses, son sens — c'est probablement la lecture la plus stimulante de 2026 sur le sujet. À mettre dans la même bibliothèque que La Clinique du Coureur de Blaise Dubois côté pratique, et à côté des portraits longs façon Joseph Mestrallet, data scientist du trail côté regard décalé.
Où l'acheter
- 🛒 Page du numéro « Les Traileurs » — 20 € + frais de port
- 🛍️ Boutique Sphères Magazine — pour s'abonner ou rattraper les anciens numéros
- 🏠 Site général — pour découvrir les autres tribus disséquées par la rédaction (Les Pèlerins, Les Nageurs, Les Cyclistes, etc.)
On le trouve également en librairie indépendante et dans certains kiosques bien achalandés des grandes villes.